Strange fruit hanging from the poplar trees

[Review VF] Strange Fruit

Strange fruit hanging from the poplar trees

La sortie de la série Strange Fruit aux Etats-Unis engendra de vives critiques. Pour cause, le thème abordé ici est délicat. En effet, au pays de l’Oncle Sam, il est encore difficile de traiter du racisme, tant le passé est douloureux. L’album contenant l’intégralité de la série sort désormais en France, chez Delcourt. Nous allons voir si ces critiques étaient fondées.

Le titre Strange Fruit est connu pour être celui d’une fameuse chanson de Billie Holiday sortie en 1939. Il signifie « fruit étrange », et fait tristement référence aux Afro-américains que l’on pendait aux arbres, et qu’on prenait en photo avec des blancs à la mine réjouie à côté. La série de comics éponyme est constituée de quatre numéros américains, composant les chapitres de l’album de Delcourt. Lorsque le premier numéro est sorti aux Etats-Unis en juillet 2015 chez Boom, quelques violentes critiques sont apparues sur internet. Le principal procès qui était fait à l’époque était que la série est l’œuvre de deux blancs. Autant le dire tout de suite, c’est un comble de reprocher ça à l’album, sachant que la chanson Strange Fruit, hymne contre le racisme et chantée par une femme noire, est écrite à la base par Abel Meeropol, un juif d’origine Russe .

Nous sommes en 1927, dans une petite ville du Mississippi. L’idée de l’histoire se base sur un fait réel : la crue du Mississippi qui avait provoqué cette année-là de nombreux morts et expatriés. Les Blancs réquisitionnent les Noirs pour renforcer les digues. Bien sûr, les Noirs ne sont pascol

super emballés d’être payés une misère pour bosser de longues journées, mais de toute façon, le Ku Klux Klan rôde. L’époque est plutôt bien retranscrite, et la galerie de personnages plutôt réaliste. Les critiques négatives américaines reprochaient un schéma de personnages mettant en avant les Blancs en citant notamment le personnage du sénateur. Le problème, c’est qu’ils n’ont lu que le premier chapitre, et ça va vite se révéler faux. En réalité, Mark Waid et J.G. Jones, les scénaristes, évitent au contraire avec brio toute forme de manichéisme dans leurs personnages.

Le récit a aussi un élément inattendu qui survient : l’arrivée d’un homme noir tombant du ciel, puissant et résistant tel un Superman. L’autre reproche qui avait été fait à Strange Fruit est notamment la dernière image du premier chapitre montrant ce surhomme habillé du drapeau confédéré. Que les anti-raciste critiquent cette fin de chapitre est idiot, ou alors ils n’ont clairement pas lu le comics. Cette image ne représente pas la soumission de cet homme noir à la suprématie blanche représentée par le drapeau, mais nous montre au contraire que ce drapeau ne représente rien pour ce probable extra-terrestre, que ce sont des symboles qui ne veulent rien dire. Bref, oublions les reproches qu’a subi le comics outre-Atlantique, tant ils sont de mauvaise foi.

Le surhomme noir est mutique et surnommé Col. Sa force va perturber les Blancs, notamment le KKK. Pourtant, il ne va pas devenir le défenseur des Noirs contre les Blancs, il va avoir plutôt un statut neutre. Ses actions vont représenter ce qu’il pense être bien, sans se soucier de la couleur de la peau. D’ailleurs, ce n’est pas non plus le personnage principal de l’histoire. Il s’agit plus d’un récit choral, avec plusieurs protagonistes sans qu’un prenne le pas sur l’autre. On assiste donc à une chronique de cette petite ville du Mississippi, sans nous faire prendre de position. Ce recul permet notamment de ne froisser personne, mais aussi malheureusement de ne pas se sentir proche des personnages. Donc cet album n’est pas une histoire de super-héros, mais un moyen de traiter des sujets et une époque finalement rares dans les comics.

Pour finir, la partie graphique est le gros point fort de l’album. Les dessins de J.G. Jones sont magnifiques, et juste pour cette raison, cette histoire mérite d’être lue. Son style est réaliste, et la colorisation à l’aquarelle est superbe. Le découpage des planches et la pose des personnages, avec ce travail de peinture, sont un bonheur pour les yeux. De plus, en bonus, nous avons le droit aux couvertures et aux recherches du dessinateur. On parcourt donc l’album avec plaisir. Le récit est finalement loin des critiques que vous avez peut-être vu sur certains sites américains. Le mélange des genres est plutôt réussi, avec beaucoup de recul, voire peut-être un peu trop.

En Résumé

LES POINTS FORTS

Les aquarelles de Jones
Un sujet traité intelligemment

LES POINTS FAIBLES

Un peu froid

 

4

Magnifique

Conclusion

Strange Fruit nous raconte une histoire intéressante dans un contexte rare en comics. C’est bien fichu, intelligent, peut-être un peu froid, mais magnifiquement mis en image.